L'INVITÉ - PASCAL PICQ, paléoanthropologue.

L’entreprise darwinienne

Innovations de rupture, nouveaux marchés : le paléoanthropologue Pascal Picq décrypte les conditions, les moteurs et les enjeux de l’évolution de entreprises.
Pascal Picq, "dans l'espace digital darwinien, on ne parle plus de progrès mais d'innovation". (Photo NR)
Pascal Picq, « dans l’espace digital darwinien, on ne parle plus de progrès mais d’innovation ». (Photo NR)

Blablacar en 2006. Airbnb en 2008. Uber en 2009… Les grandes plateformes emblématiques de la nouvelle économie ont déjà plus de dix ans. Invité du Top des entreprises de la Vienne, le paléoanthropologue, Pascal Picq, situe la charnière en 2007 : « L’humanité est urbanisée à partir de cette époque. C’est l’arrivée de l’IPhone et l’explosion de l’intelligence artificielle… »

Ce qui change dans cette économie numérisée des plateformes ? « Avec très peu d’investissements, du bon sens et un peu de génie, des personnes sont capables de créer une activité qui bouleverse le secteur économique classique. » Lame de fond dont nous commençons à peine à mesurer les effets, estime Pascal Picq : « En gros, nous sommes passés du monde de Lamarck au monde de Darwin ».

À l’aube du XIXe siècle, le premier avait posé les bases d’une théorie de l’évolution fondée sur l’adaptation des espèces à leur environnement. Quelques décennies plus tard, Darwin a fait de la sélection naturelle la clé de leur survie dans un environnement changeant. S’inspirant de ses travaux sur des grands singes et les origines de l’humanité, Pascal Picq transpose ces grilles d’analyse à l’économie. « Dans le monde de Lamarck, qui était pendant deux siècles celui du premier âge des machines, tout a été guidé par l’idée de progrès. Nous étions dans une situation où les sociétés humaines trouvaient des solutions aux problèmes ou aux projets. Dans l’espace digital darwinien, on ne parle plus de progrès mais d’innovation. C’est un monde dans lequel les changements sont rapides. On fait de la diversité. On modifie l’environnement. »

« Même des entreprises concurrentes sont capables de faire une vraie collaboration. »

Ce mouvement porté par l’innovation bouscule les logiques dans nombre de secteurs de l’économie. « Aujourd’hui, nous sommes passés dans un monde où les solutions attendent leurs problèmes. Les start-up attendent leurs marchés. » En termes de stratégie et de management, les enjeux sont de taille pour les entreprises : « On passe du monde de l’adaptation au monde de l’adaptabilité ».

Voici venu le temps du deuxième âge des machines, souligne Pascal Picq. C’est aussi celui des « sociétés liquides », décrites par Zigmunt Bauman, poursuit-il, liant cette évolution aux flux numériques. Dans ce monde numérisé et connecté, l’intelligence artificielle va redistribuer les cartes dans trois domaines, prédit-il : l’analyse des données, l’internet des objets et la prospective.

Puisque Lamarck croise ainsi Darwin, Pascal Picq conclut à « trois modes d’action qui ne sont pas dissociés » pour les entreprises : « S’engager dans une transformation digitale, partir sur des projets précis et développer une véritable politique de RSE ».

Cette responsabilité sociétale et environnementale va bien au-delà de process mis en œuvre pour « limiter les externalités négatives », souligne-t-il. L’avenir se joue également sur la modification des façons de travailler et l’affirmation de valeurs partagées aussi bien dans et à l’extérieur de l’entreprise. « Même des entreprises concurrentes sont capables de faire une vraie collaboration. Ce sont des écosystèmes dans lesquels je parle de coévolution. Je dis aux groupes d’intérêts qui font du lobbying pour défendre leurs intérêts auprès des administrations, faites cela pour innover. »

Chassez le darwinien et le spécialiste des grands singes, il revient au galop : « eux qui sont capables d’avoir des solidarités, des coopérations, d’avoir de la cocompétition sont ceux qui survivront dans le monde de demain. »

Propos recueillis par Alain Defaye

Pascal Picq est né en 1954.  Après des études de physique, il a passé une thèse de paléontologie, puis a été enseignant-chercheur associé en anthropologie à l’université Duke aux Etats-Unis. Il est maître de conférences attaché à la chaire de paléoanthropologie et de préhistoire au Collège de France depuis 1991. Pascal Picq est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels « Premiers Hommes » (Flammarion, 2016), « Les Grands Singes, les hommes politiques et les robots » (Odile Jacob, 2017) et “Le Nouvel Âge de l’Humanité » (Allary Editions 2018).